mardi 17 septembre 2013

La ville qui n'existait pas



La ville qui n'existait pas de Pierre Christin (Scénario), Enki Bilal (Dessin)

Conte pour adulte

Avec ses habitants exploités et menacés de perdre leurs emplois, le quotidien à Jadencourt ne respire pas la joie de vivre. Dans cette région du nord économiquement sinistrée, constamment balayée par la pluie, la mère de Paulo travaille pour Fildor une entreprise de prêt-à-porter et le père du gamin aux fonderies Hannard occupées par les grévistes. Paulo et ses camarades de classe sont humiliés par leur instituteur qui les menace de finir O.S. comme leurs parents, des fainéants. Le vieux Hannard qui a construit sa richesse sur le dos de générations de travailleurs meurt subitement. Sa petite-fille, seule héritière, décide d’expier les péchés de sa famille. En utilisant les vices des actionnaires intéressés uniquement par l’argent et non par le sort de la population, elle va réaliser un projet fou : la construction d’une ville idéale. Avec la participation des habitants de Jadencourt, la cité sort de terre au bout d’un an. Une ancienne cimenterie familiale a laissé place à une ville sous cloche coupée du monde extérieur, loin de la crasse, de la bêtise humaine et du temps. Mais n’est-ce pas en réalité une prison dorée où tout n’est qu’ennui ? Comme dit le père de Paulo à son fils : « On ne peut pas se foutre entre parenthèses du monde mon gars ». Voilà pourquoi il n'a pas rejoint Paulo et sa femme dans « La ville qui n’existait pas ». Les départs de certains habitants semblent lui donner raison. La liberté offerte sur un plateau, sans efforts n’est-elle pas vouée à l’échec ?

Comme toutes les utopies, cette histoire sur fond de lutte des classes est belle. Le rêve devenant réalité puis désillusion montre l’incapacité des hommes à vivre heureux. Cependant, j’ai regretté les positions radicales, peu nuancées présentes dans l'album (le discours antibourgeois entendu mille fois, les grévistes assimilés à de la racaille…).

Bien que différents de ses œuvres plus récentes, les dessins de Bilal sont réussis. Détaillés et réalistes, ils collent parfaitement à l’histoire racontée ici.
 
Ma note : 7/10

Exterminateur 17


couverture

Exterminateur 17 de Jean-Pierre Dionnet (Scénario), Enki Bilal (Dessin)

Libérez les androïdes !

J’avais adoré la trilogie Nikopol et la tétralogie du monstre d’Enki Bilal (dessinateur et scénariste). Là, je suis un peu déçu. Pas mauvais pour autant, le scénario de Dionnet sur le thème de la révolte des machines n’est pas aussi innovant et visionnaire que celui des œuvres citées plus haut. Concernant les dessins, on est loin de la qualité graphique proche de la peinture de ces mêmes œuvres. Réalistes, ils sont assez détaillés durant une douzaine de planches avant de devenir de plus en plus succincts et inesthétiques. Plus on avance dans l’album, plus les cases sont épurées et vides. J’ai l’impression que les dessins n’arrivent pas à suivre le rythme des idées, plutôt bonnes au demeurant (les néo-manichéens, le vaisseau Génétic qui erre dans l’espace au hasard des mondes, l’astéroïde avec sa ville style western peuplée de cow-boys, etc.). Ne vous fiez pas à la très belle couverture. Elle est postérieure à l'édition originale.

Ma note : 5/10

mercredi 11 septembre 2013

Regrets éternels

couverture


Regrets éternels de Raoul Cauvin (Scénario), Marc Hardy (Dessin)

La faucheuse superstar

Cette série tourne autour du dernier tabou de notre époque (le sexe n’en étant plus un) : la mort. Par rapport aux premiers albums, elle est ici beaucoup plus présente. J’entends par là, la mort personnifiée en squelette munie d’une faux et couverte d’une robe. Dans cet album, elle squatte le cimetière d'un sympathique fossoyeur, le bien nommé Pierre Tombal. Depuis un bon nombre d’albums les personnages secondaires se sont étoffés. Il y a le marin qui pratique les immersions des corps et un entrepreneur des pompes funèbres qui se charge des incinérations. Tous ont des anecdotes à raconter à Pierre Tombal au bistrot du coin pendant leur traditionnelle partie de cartes.

La mort provoque des accidents mortels autour d’elle. Normal, c’est son rôle. Les gags mettent en scène des fins rapides comme ces kamikazes qui se font sauter en public ou lentes comme la vieillesse. La mort est surchargée de travail. Entre les catastrophes naturelles et les guerres, elle oublie les centenaires qui sont obligés de passer un mot à notre fossoyeur pour se faire rappeler à elle. Plus loin dans le cimetière, un visiteur achète un bouquin qui selon Pierre Tombal contient les noms des personnes qui vont mourir dans un avenir plus ou moins proche. Il s'agit du bottin téléphonique (ha ! ha !).

En ce qui concerne les dessins, les traits sont plus épais et les couleurs plus sombres qu'avant. Ils sont centrés sur les personnages qui évoluent le plus souvent dans des décors minimalistes.

Après avoir lu une douzaine d’albums, je trouve que la série s’essouffle. Si certaines histoires atteignent quatre pages contre une dans les premiers numéros ; elles ne sont pas forcément plus drôles. Les textes sont plus longs et les gags visuels moins présents. Les histoires sont souvent tirées par les cheveux, moins simples et directes que dans les premiers épisodes de la série. Je pense qu’avec ce 23ème album les auteurs ont fait le tour du sujet.

A noter la couverture trouée qui permet de personnaliser sa tombe en collant une photo à l’emplacement adéquat ! Solidaires dans la lutte contre le SIDA, les auteurs avaient déjà publié et vendu le numéro précédent avec un préservatif...
 
Ma note : 6/10

Les 44 premiers trous

couverture


Les 44 premiers trous de Raoul Cauvin (Scénario), Marc Hardy (Dessin)

Rire de la mort et mort de rire

Cette série apparue au début des années 80 raconte le quotidien de Pierre Tombal, le bien nommé, fossoyeur de son état. Une pelle à la main, une cigarette au bec, une casquette vissée sur la tête, il creuse des tombes pour enterrer les morts. Mais dans son cimetière, la mort ne s’arrête pas là. Pierre Tombal doit gérer les lubies des visiteurs mais aussi les excentricités post-mortems de ses pensionnaires.

Dans ce premier album, les gags d’une page sont tous drôles. Les auteurs évitent même le côté répétitif du sujet. Il faut dire qu’entre les dernières volontés des défunts, les exigences des héritiers et les manies des amis, il y a matière. Au détour d’une case, Cauvin et Hardy se permettent des clins d’œil sympathiques comme ces tombes à leurs noms. Quelques gags pris au hasard :

- Dans le cimetière, un petit vieux croise une multitude d’araignées qui se dirigent vers un lieu unique. Effrayé, il va voir notre fossoyeur. En fait, les petites bêtes se rendent toutes sur la (magnifique) tombe de… Spiderman.
- Devant les tombes de Blanche-neige et les sept nains, Pierre Tombal épuisé déclare à un témoin « Notez que je n’ai pas encore trop à me plaindre ! J’ai un copain qui a enterré Ali Baba avant-hier… ».
- Au fond d’un trou, notre fossoyeur réceptionne un à un des petits cercueils (jambes, bras, estomac, foie, amygdales, gros intestin). Furieux, il explose et demande à ce que la personne soit enterrée en une seule fois. Son interlocuteur répond : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ». Pierre Tombal de conclure : « Vous voulez que je vous dise : moi, l’acharnement thérapeutique, je ne trouve pas ça humain… ».

Au commun des mortels (riches ou pauvres) et aux personnages fictifs (Dracula, Popeye, Hulk, Spiderman…) s’ajoutent beaucoup d’animaux (de la puce à l’éléphant). Le rire laisse parfois place à l’émotion. Par exemple, lorsqu’entre la sépulture grandiose presque pharaonique d’un PDG et celle misérable (une simple croix en bois) d’un courageux travailleur, Pierre Tombal remet les pendules à l’heure… à sa manière.

Les dessins d’Hardy évolueront peu dans les prochains albums. Les bases de la série sont déjà bien présentes. Cependant, de nouveaux personnages (des confrères de Pierre Tombal) viendront progressivement enrichir la série. La bande se réunira au bistrot du coin où nos travailleurs de l'ombre partageront leurs souvenirs (professionnels) les plus cocasses. A noter dans ce premier album, l’apparition de l’épouse (plutôt rondelette) de notre fossoyeur. Il semblerait que ce personnage ait été abandonné par la suite.

En dédramatisant un sujet tabou, cette BD fait vraiment du bien.
 
Ma note : 8/10