samedi 29 décembre 2012

Territoire de fièvre

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Territoire de fièvre de Serge Brussolo

Hypocondriaques s’abstenir

Imaginez un animal gigantesque, en hibernation, à la dérive dans l’espace. Un animal-planète que l’on explore tel un astre inconnu. Une bête en boule sécrétant sa propre atmosphère et sa propre pesanteur. Son épine dorsale dessinant une chaîne de montagnes d’un millier de kilomètres, des verrues géantes formant des collines, les poils constituant des plaines d’herbe folle, la toison une véritable jungle. Un animal qui dort d’un sommeil millénaire en vivant sur sa graisse. Pour la jeune Liza, impossible d’ignorer qu’elle a posé les pieds sur un être vivant. Le sol rose est souple et gras. L’atmosphère est lourde comme dans une serre. L’air sent l’animal, les effluves de transpiration. Contrôleur pour le ministère de la Recherche, Liza doit récolter les travaux d’une équipe composée de deux cents scientifiques dépêchés sur place pour étudier le spécimen. Mais, la quasi-totalité de ses membres est atteinte de mutations aussi étonnantes qu'horribles. Par exemple, certains de ces scientifiques bardés de diplômes se prennent pour des globules blancs et dévorent tout ce qui passe, prenant autrui pour des microbes à éliminer ! Divisés en clans, les scientifiques mènent une guerre permanente. Certains en symbiose avec l’animal ont perdu leur individualité et sont devenus des serviteurs de la bête. D’autres, veulent sa mort en lui infligeant un maximum de blessures. Il y a aussi les adeptes de l'écartèlement (amputation d'un organe pour continuer à vivre dessus à la dérive dans l'espace), les tenants de l'expansion etc. D'ailleurs, la bête-monde n’est-elle pas entrain de tomber malade… de mourir ?

Avec une précision toute scientifique, l’auteur dresse une carte anatomique à la fois délirante et répugnante. On retrouve les obsessions habituelles chez lui comme la claustrophobie, avec ici, une variante mémorable de « La Grande évasion » où la graisse aurait remplacé la terre. Les déplacements sur le corps démesuré de l’animal, ses manifestations physiques (une goutte de sueur provoque une avalanche liquide, etc.), les rencontres avec les scientifiques dégénérés plus ou moins hostiles et leurs croyances fantaisistes rendent l’aventure palpitante. Mais surtout, Brussolo fidèle à lui-même va de plus en plus loin dans sa logique et termine son roman en apothéose.
 
Ma note : 8/10

samedi 1 décembre 2012

Les lutteurs immobiles

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Les lutteurs immobiles de Serge Brussolo

Objet divin

Une fois de plus, Serge Brussolo extrapole les conséquences de nos comportements, ici le gaspillage, pour créer un avenir de cauchemar. Désormais, la Société Protectrice des Objets lutte contre le gâchis… à sa manière. Les objets (y compris les habits) sont munis d’une plaque d’identification avec une date de péremption. Aucun d’entre eux ne doit être détruit, jeté, cassé avant cette date. En cas d’infraction, les contrevenants s’exposent à des corvées pendant quelques week-ends ou pire à un séjour dans un camp de rééducation. Fini l’ère du jetable, de l’éphémère, on est dans le culte de l’objet. Cela n’est pas sans conséquences sur le comportement des citoyens. Ainsi, les mères considèrent leurs progénitures comme des vandales. Elles sont plus inquiètes de l’état des jouets que de leurs enfants. Les voitures ne sont quasiment plus utilisées de peur des accidents. La SPO se radicalise et de nouveaux capteurs apparaissent. Les objets de valeur, jusqu’alors préservés, sont désormais piégés. Ainsi, un homme fortuné est retrouvé sur son balcon, entièrement nu, faisant du feu avec des pierres après avoir déserté son appartement cossu devenu un vrai champ de mines. Il suffit qu’une tasse raffinée soit ébréchée pour que la sanction tombe ; d’autant plus lourde que l’objet est précieux. Les lutteurs immobiles du titre, ce sont les objets.

On suit un artiste doué pour magnifier sur ses toiles les objets les plus banals. Sa vie change le jour où il peint une pomme à côté d’un couteau. La pomme n’est pas un objet manufacturé mais un produit naturel donc subversif. Mais surtout, il approche une tribu d’opposants naturistes pour aider un ami…. Devenu un ennemi du système, le département recherche de la SPO l’utilise comme cobaye en expérimentant sur lui un dispositif encore plus répressif que les balises incorporées aux objets. Et là, l’imagination de l’auteur est sans limites :
« Devenir le frère siamois d’une tasse à thé vous tente-il ? Pas vraiment, surtout si la moindre fêlure de la porcelaine se décalque aussitôt sur votre propre squelette en une superbe fracture ouverte. »

Dans un village expérimental, notre artiste fait la connaissance d’autres cobayes dont une femme physiquement en symbiose avec une montagne de vêtements. Elle vit un enfer en luttant contre les plis, le repassage à mauvaise température, les moisissures, les mites et les rongeurs dont les effets se calquent sur son propre corps (arthrite, brûlures, mycoses, morsures). À quel objet est couplé notre héros ? Pourquoi des vandales (les pires ennemis de la SPO) s’attaquent-ils aux cobayes ? Là, Brussolo se surpasse et étonne vraiment le lecteur en explorant de nouvelles pistes…

Voilà encore une histoire insolite comme sait si bien les raconter l’auteur. Bien que ce ne soit pas son roman le mieux écrit, il fait partie comme tous les « Brussolo » du top de la défunte collection « Anticipation » aux éditions Fleuve noir.
 
Ma note : 9/10

Opération "Serrures carnivores"

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Opération "Serrures carnivores" de Serge Brussolo

Le casse du siècle

Ce roman très inventif a reçu le Grand Prix de la Science-fiction Française 1988. Dans ses livres de SF, Brussolo nous a souvent fait voyager dans des mondes aussi délirants qu’effrayants, des mondes pas si éloignés du notre que cela. Ici, la société paranoïaque qu’il décrit fait froid dans le dos. Comme tous les Brussolo de cette période, l’écriture est riche et très imagée. Dès les premières lignes, l’auteur se surpasse. On a l’impression qu’il veut battre un record : celui du plus grand nombre d’idées par page. En effet, elles fourmillent tout au long du récit jusqu'au mot FIN.

Ainsi, en quelques pages seulement on a droit :

- à des prêtres qui brandissent des bibles de fer pesant plus de vingt-cinq kilos (en dessous de seize kilos, un prêtre n’est pas respecté !). La pratique constante de la prière transforme ces prêcheurs en athlètes aux biceps hypertrophiés et les églises en salles de gymnastique…

- à des flics devenus de simples éclaireurs remplacés par les unités de justice autonome. Sorte d’hybride entre un char d’assaut et une pelleteuse, elles saisissent les délinquants et les déposent dans un caisson de justice, en réalité un four à chaleur variable suivant la faute (des cloques pour les délits mineurs à la crémation). Elles font office de police, tribunal et prison en réponse au désir sécuritaire de la population…

- à des super-criminels comme ce Armless, sans bras et le crâne rasé couvert d’une pellicule de cals, qui n’hésite pas à défoncer la vitrine d’une bijouterie à l'aide de sa tête pour attraper les bijoux avec sa bouche. Il charge les passants avec sa tête à la chair durcie par l’entrainement contre des sacs de sable. Et ce faisant, brise les os et colonnes vertébrales d’une dizaine de passants…

- au succès grandissant des scaphandres de protection urbaine qui permettent aux citoyens les plus peureux de vaquer sans peur dans le métro. De plus en plus à la mode (de nombreux modèles sont vantés dans les catalogues), ces carapaces à l’épreuve des balles et des explosions évitent à ceux qui les portent d’être à la merci d’une agression ou d’un attentat. Mais les néo-civilisés adeptes de la défense passive ne quittent quasiment plus leurs armures de plus en plus confortables et perfectionnées. Certains finissent par habiter dedans comme des tortues…

- à beaucoup d’autres merveilles scientifiques à double tranchant comme les crèmes « de sculpture anatomique » (un jour votre femme a une poitrine d’adolescente et le lendemain des mamelles hypertrophiées), les peintures anti-graffiti sur les wagons qui obligent les voyageurs à se vêtir de « blouses de transport » (au contact de ces parois auto-nettoyantes les enzymes incorporés au revêtement digèrent la couleur des habits !), les magazines protoplasmiques illustrés d’images constituées de bactéries colorées. Une fois ces BD vivantes (au goût sucré) arrivées à la date de péremption, il n’est pas rare de voir les enfants les dévorer…

Voilà pour le contexte, parlons un peu de l’histoire. On suit un flic viré, au bout du rouleau, qui est engagé par une compagnie d’assurance pour ausculter le système de sécurité d’une banque privée. Il décide de voler le magot et de quitter la ville pour rejoindre un des pays du tiers monde. En effet, ces pays encore préservés des effets pervers du modernisme font figure de paradis. Mais pour cela, l'ex-policier doit s'attaquer à des coffres-forts d’un nouveau genre. Des animaux de synthèse vivants (ressemblant à d’énormes crapauds), cannibales et bâtis comme de véritables machines de guerre. Pénétrer dans leur estomac relève du suicide...

Les derniers chapitres sont proprement hallucinants et dantesques.

C'est un bouquin tout simplement génial.
 
Ma note : 10/10